« Vive la crise ! » mais sous conditionsEntre économie et écologie Gérard Mermet décortique la crise15 févr. 2010 Philippe Delvallée
Une vision optimiste - Phi.Del
Les discours peuvent paraître judicieux, la schématique bien à propos, mais les dires de Gérard Mermet peuvent néanmoins laisser pantois dans un contexte difficile. Agriculteurs déçus, consommateurs comptant sous pour sous et allant vers des produits de moins en moins chers donc de moins bonne qualité, quelques oublis semblent avoir ponctuer une théorie qui n'en reste pas moins intéressante d'un certain point de vue. Ancien ingénieur diplômé de la Columbia University (New-York), Gérard Mermet a d'abord exercé des responsabilités au sein d'entreprises. Il a également enseigné à l'université Paris-Dauphine puis s'est ensuite orienté vers la sociologie, publiant en 1985 le premier ouvrage de synthèse sur la société française : Francoscopie. Ses principaux champs d'investigation sont l'observation du changement social et l'évolution des modes de consommation. Il a produit et animé pendant neuf ans des émissions de société sur Radio France Internationale. De plus, Il a effectué des missions internationales pour le compte du ministère des Affaires Étrangères (Hong-Kong et Chine, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande, Russie). De nombreux bouleversements Euralis (15.000 agriculteurs, 5000 salariés, leader européen des marchés agricoles et agroalimentaires), pour rappel, enregistre, cette année, une perte de chiffres d’affaires de 11% sur son exercice traditionnel. Gérard Mermet, dans le cadre d’une intervention intitulée « De l’économie à l’écologie », se proposait donc d’expliquer aux adhérents du groupe, les subtilités d'une crise durable qui n'est plus désormais insidieuse mais destructrice à plus d'un titre. Afin de mieux cerner la problématique, l’ancien ingénieur évoquait, en 1er lieu, les bouleversements des 10 dernières années, thématique débouchant sur la notion de progrès. « Sommes-nous toujours dans des sociétés créant du progrès ou est-ce une notion dévoyée ? ». A ce petit jeu, encore sans réponse, Gérard Mermet se veut didactique. « Il existe une vision optimiste. En effet, pourquoi se plaindre alors que nous bénéficions de plus de tout (temps, instruction, information, argent, de confort, de mobilité) ?». Cadeau empoisonné La vision plus pessimiste est celle du moins (moins de certitudes, de sécurité, de confiance, d’égalité, d’optimisme et de sérénité). D’où une autre question essentielle : « la modernité serait-elle un cadeau empoisonné ?.. On peut parler d’anémie économique et d’anomie sociologique ceci se traduisant par une disparition des repères ». Pourtant, ces repères, loin d'un européanisme et d'un parisianisme phagocitants, certains entendent les maintenir, au moins en partie. Les bureaux des théoriciens et les cabinets de la capitale ont certes leur rôle à jouer. Cependant, rien ne vaut le terrain, le travail de ceux qui se trouvent désemparés, les larmes de ceux qui subissent, impuissants, criblés de dettes. Rappelons que le nombre d'agriculteurs ne cesse de diminuer et que l'heure est à la concentration. La France coupée en trois ?Les conséquences de ce tour d’horizon, selon le sociologue, seraient multiples : crainte, colère, frustration, rejet de la mondialisation, détestation des élites, incapacité de se projeter vers l’avenir, risque de repli et de raidissement, de même qu’une société et des individus fragilisés. « Mais la crise peut être un accélérateur de changement, une opportunité inédite de refondation ». Alors, vive la crise ? Le pari n’est pas gagné d’autant plus que la France serait coupée en trois : « les mutants, les mutins et les moutons ». Qui suivre ? Le sociologue, comme la théorie des ensembles en primaire, insiste sur cette société en trois catégories, précisant, néanmoins - on respire - , l'interactivité entre celles-ci. On peut être un peu des trois selon le moment donné. Et si tous les moutons et mutins pouvaient se donner la main ? Car, toujours selon le sociologue, la question sous-jacente serait : suis-je complice du système de consommation ? Comme si cela était la préoccupation 1ère du producteur au consommateur. Fin de l'hyperconsommateur « Nous assistons à la fin de l’hyperconsommateur avec des baisses relatives des dépenses alimentaires et d’habillement. Il convient désormais de parler de 60 M de consomm’acteurs". Etre consommateur ou producteur, de nos jours, c'est avant tout bénéficier de pouvoir d'achat et non de se demander si une crise durable sera profitable ou pas (au nom de qui ? et au nom de quoi ?). Plutôt que d'opportunisme, ne conviendrait-il pas de parler de réformes internationales en profondeur pour le bien de tous (producteurs, consommateurs, industriels), notion certes idéaliste mais non dénuée de sens. Le "nous sommes allés trop loin, il est trop tard pour reculer" semble quelque peu facile lorsque la spéculation reprend du poil de la bête. Gérard Mermet n'a s'en doute pas souvent vu nombre de nos jeunes agriculteurs en pleurs au regard de leur bilan économique. Tout cela, encore une fois, ne se résume pas à une simple visite présidentielle ou ministérielle d'1/2 heure sur une exploitation judicieusement (?) choisie. "De l'aliment à l'alicament"Tout ceci a bien entendu des conséquences sur notre alimentation. « Nous sommes passés de l’aliment à l’alicament. De nouvelles valeurs émergent telles que la montée en gamme, la recherche gustative (terroir, exotisme, innovation), la distinction entre le quotidien et le festif, le grignotage et le nomadisme ou encore la bio-attitude ou la montée de la consommation hors-foyer liée, paradoxalement, au retour du fait-maison. On prend conscience du lien existant entre aliment et santé. En ce qui concerne le marketing, les agriculteurs sont dans l’obligation de tenir compte de l’authenticité. Il est donc indispensable d’insister sur la pédagogie de l’activité professionnelle ». 'Dans cette optique, dix tendances lourdes sont à répertorier dont la sensorialité, la santé, la sécurité, l’environnement et l’éthique, bref « tout le bien manger pour mieux être ». Un objectif et une volonté réelle qui ne pourra se faire que dans un partage sociétal entre producteurs et consommateurs. Dans un contexte hyper capitalisé, spéculateur ,au sein duquel le consommateur cherche le moins cher et l'agriculteur de réels revenus, on désespère de trouver notre "Huggy les bons tuyaux". "Ecolonomie"« Nous sommes dans un contexte de nouvelles crises possibles, qu’elles soient sociales, écologiques, sanitaires, alimentaires ou budgétaires ». Mais le sociologue n’en démord pas. « Les opportunités de refondation, qu’il s’agisse des systèmes de valeurs, des modes de vie, des modes de gouvernance ou encore des relations fournisseurs/clients et de croissance verte existent. Nous devons passer de l’économie à l’écolonomie ou l’éconologie ». Là encore les enjeux sont légion, assurer quantité, qualité, sécurité, diversité, praticité, information, personnalisation, plaisir et juste prix. « Pour les producteurs, il devient nécessaire d’être efficaces et vertueux ». Comprendre le changement, anticiper les évolutions, innover en changeant les habitudes, collaborer en échangeant des idées, expérimenter des solutions sont autant de pistes à suivre. « Affirmer des valeurs, une culture de même que s’inscrire dans la durée c’est être en état de veille permanente… dans la différenciation positive ». Encore faut-il être, dans cet état d'esprit qui, en théorie, semble idyllique, avoir les moyens structurels de le faire. Dans le sens du poilEn ce sens, la coopérative possède de nombreux atouts avec une mise en avant de la culture de solidarité. « C’est aussi une tradition d’engagement, un ancrage territorial, une habitude de la participation et un principe de partage sur fond de pérennité et de préoccupation sociale ». Tout cela pour la simple raison que les adhérents sont actionnaires et les administrateurs, élus. « La coopérative est un modèle alternatif face à une crise inédite et durable ». Les tensions et les risques sont accrus mais les transformations, selon l’intervenant, seront accélérées. « L’innovation est une solution, l’attentisme une faute, la responsabilité une condition, le respect de l’environnement une nécessité. L’alimentation de demain est un défi et la crise une opportunité ». D’où une conclusion pour le moins incertaine : « Vive la crise ! ». On permettra, néanmoins, à certains, mutins ou moutons, voire même mutants, de rester quelque peu dans l'expectative, non au sujet des coopératives, mais au niveau sociétal, intimement lié au pouvoir d’achat, quant à ce raisonnement « francoscopien » cependant non dénué d’intérêt(s). Ne pas laisser faire Car l’humanité ne se résume pas à des schémas sociologiques ou économiques, à de simples critères chiffrés. La critique pourrait s’appeler, pour exemple, philosophie (Diogène à qui les mutants font de l’ombre), ou République invisible (la France surnommée « d’en bas » pour exemple)… Une crise opportune ? Oui !.. Mais pour qui et pour quoi faire, pourrait-on répondre définitivement ?.. Un conseil à tous les Gaulois, ruraux de préférence : restez irréductibles et mutins (préservation des valeurs qui sont vôtres), tout en restant ouverts (mutants en maintenant un savoir-faire réputé) et les "moutons" seront bien gardés. Tous droits réservés Philippe Delvallée. Demandez l'autorisation de l'auteur avant toute reproduction sur Internet ou dans la presse traditionnelle.
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