"l'Art du suspense", Patricia Highsmith20 avr. 2010 Annie Gomiéro
Patricia Highsmith - Patricia Highsmith
Vingt ans après sa première édition en 1966, « l'Art du suspense » connaissait toujours aux Etats-Unis, des retirages impressionnants. « Tous les lecteurs de "l'Art du suspense" auraient-ils envie de devenir écrivains ?» se demandait alors Patricia Highsmith. Success story« La plupart de mes ouvrages tiennent plus du roman noir psychologique que du roman à suspense, mais la maison d'édition The Writer m'ayant proposé le sujet, je m'y attelai de bonne grâce.» L'agent américain de l'écrivain fit grise mine, jugeant que c'était perdre sont temps, et d'aucuns considérèrent que, notamment en Europe, les gens n'aiment pas beaucoup les manuels qui expliquent comment faire ceci ou cela. Néanmoins, l'ouvrage vit le jour aux Etats-Unis, parut en Angleterre, et fut traduit en allemand, remportant le même succès. "Il y a une raison simple à cela", expose Patricia Highsmith : "l'ouvrage ne tente pas de donner des directives à un artiste-né, censé ne pas faire d'erreur, mais il décrit en termes clairs comment essayer d'écrire une nouvelle, puis un livre." L'auteure tient à dissiper une illusion : « Pour nombre d'écrivains débutants, l'auteur confirmé détient la formule du succès. Mais le seul secret d'un roman réside dans son individualité, sa personnalité. Et chacun étant différent, c'est à l'individu seul d'exprimer sa différence.» Aménager le suspense : le premier jetIl convient de s'accorder sur la définition du suspense : "dans le sens où l'entend l'édition en général", prévient P. Highsmith, «le terme impliquant la menace d'une action physique violente et d'un danger, ou bien le danger et l'action en eux-mêmes.» Et :« le premier chapitre d'un roman à suspense devrait toujours contenir de l'action ou une promesse d'action.» Patricia Highsmith précise que cette condition est généralement respectée dans tout bon roman, mais dans les histoires où dominent l'élément de suspense, l'action tend à être plus violente, c'est la seule différence.» Mais :« le simple fait de dire les rapports entre les personnages peut créer une ligne d'action, à la condition que les rapports soient dynamiques.» Et de citer quelques-unes de ses premières phrases, «sur lesquelles», dit-elle, j'ai souvent plus peiné qu'il n'y paraît.» L'auteure ne manque pas d'étayer sa démonstration par de nombreuses références à la littérature contemporaine ou classique : Julian Symons, Graham Greene ou Shakespeare. «On pourrait apparenter tous les romans de Dostoïevski à des romans à suspense, s'ils étaient publiés pour la première fois de nos jours, mais on demanderait à l'auteur de réduire son texte, à cause des coûts de fabrication.» Emotion - Observation - InspirationPour Patricia Highsmith, « les bons livres s'écrivent d'eux-mêmes, ... mais "il y faut un sentiment de fierté." Et aussi, « il convient d'être en accord avec le livre. Ce qu'un romancier désire mettre dans son histoire est relié à l'effet qu'il veut créer.» Encore plus difficile :« visualiser le chapitre qui suit celui qu'on est en train d'écrire.» Car selon P. Highsmith, l'obstacle le plus fréquent rencontré par l'écrivain débutant, prend la forme d'une question terrifiante :« que va-t-il se passer ensuite ?» "Il faut se demander : « qu'est-ce que j'ai envie de voir arriver ? Et se débrouiller pour que cela arrive !» Chercher l'inspiration, prendre conscience de la difficulté, et ne pas s'en effrayer : « Par moments, je trouve beaucoup à dire», nous confie Patricia Highsmith, « à d'autres, je suis complètement sèche.» A quelles sources s'abreuver ?« Zola et Hugo puisent dans les grands thèmes. Maupassant dans la vie quotidienne. Je crois m'inspirer des deux. Le détail m'entraînant le plus souvent à écrire une nouvelle, et le thème ou l'idée abstraite, un roman.» Egalement, les émotions, positives ou négatives rencontrées par le candidat à l'écriture, peuvent donner un bon départ : P. Highsmith nous conte comment sa nouvelle « les Barbares », incluse dans le recueil « l'Amateur d'escargot », fut tirée d'une expérience personnelle : une intrusion dans son appartement, suivie d'une altercation bruyante qui la terrorisa. Action !Avant de se lancer, décider du point de vue de l'histoire :« Est-il préférable de la raconter de l'extérieur ou à travers les yeux d'un personnage ?» Ensuite, travailler à surprendre le lecteur, et se surprendre soi-même : « un personnage récalcitrant peut conduire l'intrigue à prendre une direction meilleure que celle envisagée au départ.» mais, « vouloir surprendre et déconcerter à tout prix me paraît un artifice trop facile, surtout s'il est contraire à la logique.» Et surtout, ne pas oublier le tempo ! Si nombre de romans et nouvelles de Patricia Highsmith furent adaptés avec bonheur au cinéma, - notamment, M. Ripley qui devint pour l'écran « Plein soleil », avec Alain Delon et Maurice Ronet, et « Ce mal étrange traduit en : « Dites-lui que je l'aime », avec Gérard Depardieu -, cela est sans doute dû au « rythme » de son écriture, propre à bien « porter » l'action, sous-tendue par une juste psychologie des personnages. Grandeur et servitudes de l'écrivainDans « l'Art du Suspense », Patricia Highsmith aborde carrément tous les aspects de l'écriture d'un roman, tous les problèmes rencontrés, qu'ils soient techniques, psychologiques ou pécuniaires. Bien sûr, l'entreprise est malaisée, et lorsque P. Highsmith écrit ces lignes, 95 pour cent des écrivains américains ne vivent pas de leur plume, et quelques décennies plus tard, la situation a peu évolué aux Etats-Unis ou ailleurs. Mais qui écrit, écrira !« Il est bon de se souvenir », nous dit Patricia Highsmith, que les artistes existent depuis la nuit des temps, et cela bien avant que les gouvernements n'aient été inventés.» Et :« D'une certaine façon, écrire vous mettra à l'abri de chocs émotionnels destructeurs.» Si l'énergie créative nous soulève après la lecture de « l'Art du suspense », qui se lit comme un roman bien ficelé, c'est évidemment au talent de l'auteur qu'on la doit. Patricia Highsmith possède à merveille, entre autres génies, celui de nous redonner confiance en nous. Présent inestimable ! Car, nous dit-elle : « la première personne à qui il faut vouloir plaire, en écrivant une histoire, c'est vous-même ! » Tous droits réservés Annie Gomiéro. Demandez l'autorisation de l'auteur avant toute reproduction sur Internet ou dans la presse traditionnelle.
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